
Former, décider et agir pour transformer durablement les territoires

Une politique climatique ne devient réellement utile que lorsqu’elle rencontre un territoire, ses institutions, ses ressources et les connaissances de celles et ceux qui y vivent. C’est autour de cette réalité que s’est ouverte, le 20 juillet 2026 à Dakar, la cinquième édition de la Climate & Energy Week organisée par ENDA ENERGIE et ses partenaires. Placée sous le thème général « Sustainably transforming our territories: knowledge, power, climate action », cette édition entend rapprocher la production de connaissances, la gouvernance, le financement et l’engagement citoyen afin d’accélérer la sobriété carbone, la résilience et la neutralité en matière de dégradation des terres.
Consacrée à l’éducation, à la formation, au financement et aux actions communautaires, cette première journée a porté une question essentielle à savoir : quelle place accordons-nous à l’éducation dans la planification du développement et dans la préparation des populations aux bouleversements climatiques ?
Les discussions ont rapidement porté sur des questions allant bien au-delà de la sensibilisation. Il ne suffit plus d’informer sur les risques. Les systèmes éducatifs doivent aussi favoriser le changement de comportement, développer des compétences adaptées et donner aux citoyens la capacité de participer aux décisions qui engagent leur avenir.
Une interrogation formulée pendant les échanges a particulièrement marqué les esprits. Après nous être longtemps demandé quelle planète nous laisserons à nos enfants, nous devons aussi nous demander quels enfants nous laisserons à la planète. Cette inversion oblige à repenser la finalité de l’éducation climatique. Former les nouvelles générations revient à leur permettre de comprendre les interactions entre climat, énergie, biodiversité, ressources naturelles et développement économique.
Cela signifie également les préparer à arbitrer, à proposer des solutions et à assumer des responsabilités dans un contexte où les choix opérés aujourd’hui auront des conséquences durables.
Les interventions d’ouverture ont rappelé que les réponses ne peuvent pas être construites séparément pour chacune des conventions internationales. JeanPascal CORRÉA Coordonnateur de programme à ENDA ENERGIEa résumé cette orientation en indiquant qu’« il ne s’agit pas de répondre à chacune des conventions, mais plutôt de répondre aux besoins des communautés ». Les cadres internationaux sur le climat, la biodiversité et la désertification doivent ainsi converger vers des réponses territoriales cohérentes. Cette approche évite la fragmentation des interventions et replace les préoccupations des populations au centre des politiques publiques.
Le président du COMNACC a structuré cette exigence autour de trois dimensions indissociables que sont la connaissance, la gouvernance et l’action. La première permet de comprendre les phénomènes, de documenter les vulnérabilités et d’identifier les réponses existantes. La deuxième organise la participation, la décision et la coordination entre institutions. La troisième traduit les stratégies en réalisations concrètes. Sans ce passage à la mise en œuvre, les plans, les engagements et les cadres réglementaires restent éloignés des difficultés vécues. Comme cela a été rappelé, les réponses au changement climatique ne se limitent pas aux salles de négociation. Elles se construisent aussi dans les échanges avec les communautés et dans la manière dont leurs priorités sont prises en compte.
Le premier panel a approfondi cette réflexion en examinant le dialogue entre acteurs communautaires, universités et centres de recherche dans la documentation des connaissances endogènes et locales. Les populations disposent d’informations précieuses issues de l’observation, de la mémoire collective et de l’expérimentation. Les changements dans les calendriers agricoles, la disponibilité de l’eau, la fertilité des sols, les ressources halieutiques ou encore l’évolution de la biodiversité sont souvent perçus et interprétés bien avant leur formalisation dans des études.
Ces connaissances demeurent pourtant insuffisamment reconnues dans les dispositifs de recherche, les contenus pédagogiques et les mécanismes de planification. Pierre Séni Thiaw, chargé de projet à ENDA ENERGIE, zone suda rappelé à ce propos qu’« à ENDA ÉNERGIE, notre vocation est de mettre en avant les connaissances locales afin que les chercheurs fassent ce travail de vérification et de validation ». La démarche ne consiste donc pas à opposer science et expérience communautaire. Elle vise à les mettre en dialogue. Les méthodes scientifiques apportent la formalisation, la traçabilité et la vérification, tandis que les populations contribuent par leur connaissance quotidienne des milieux, des pratiques et des changements observés sur le long terme.
Cette collaboration doit toutefois éviter de réduire les communautés à de simples sources d’information. Leur participation doit couvrir toute la chaîne de production des connaissances, depuis l’identification des questions de recherche jusqu’à l’interprétation des résultats et leur utilisation. Une telle approche améliore la pertinence des travaux scientifiques, renforce leur appropriation et facilite leur traduction en solutions applicables. Elle permet également de conserver et de transmettre des pratiques qui risquent de disparaître lorsqu’elles ne sont ni documentées ni enseignées.
Le deuxième panel a prolongé cette réflexion en s’intéressant à l’intégration des initiatives locales dans les stratégies de développement. Documenter une pratique ne suffit pas si elle reste absente des diagnostics territoriaux, des plans de développement, des budgets publics et des décisions d’investissement. Le véritable défi consiste à transformer les connaissances disponibles en éléments utiles à la planification. Cela suppose de lever des contraintes institutionnelles, réglementaires, normatives et financières qui limitent encore leur reconnaissance.
L’intercommunalité et la co-construction ont été présentées comme des bases importantes de cette transformation. Les effets du dérèglement climatique dépassent les limites administratives d’une commune. La gestion d’un bassin versant, d’une zone côtière, d’un espace agricole ou d’un écosystème partagé exige donc une coordination entre plusieurs collectivités. La planification doit également associer les services techniques, les organisations communautaires, les chercheurs, les acteurs économiques ainsi que les femmes et les jeunes afin de mieux relier les politiques nationales aux réalités locales.
La question du financement a occupé une place centrale dans cette réflexion. Mme Niang, directrice de la DID, a insisté sur le lien entre résilience climatique et résilience économique. Une communauté dépourvue de ressources financières, d’activités économiques solides ou d’un accès suffisant aux services énergétiques dispose de capacités limitées pour anticiper les risques, protéger ses moyens d’existence et se relever après un choc. La durabilité exige par conséquent d’agir sur l’ensemble de l’écosystème, en associant protection de l’environnement, accès à l’énergie, création de revenus, infrastructures adaptées et inclusion sociale.
Cette lecture rejoint l’approche nexus évoquée par Sécou Sarr, Sécretaireéexécutif de ENDA-TM. L’eau, l’énergie et le climat ne peuvent pas être traités comme des secteurs indépendants. Une difficulté d’accès à l’énergie peut réduire les capacités d’irrigation, de transformation ou de conservation des produits. Une pression accrue sur les ressources hydriques peut fragiliser l’agriculture, l’élevage et la santé. La réponse doit donc anticiper ces interactions et rechercher des solutions capables de produire plusieurs bénéfices à la fois.
Sécou Sarr a également placé le pouvoir d’agir au centre de la transformation recherchée. Une connaissance ne produit des résultats durables que lorsqu’elle permet aux populations de décider, d’influencer les politiques et de conduire leurs propres initiatives. Cette capacité suppose un accès à l’information, aux espaces de concertation, aux financements et aux institutions. Elle nécessite surtout une présence effective des femmes et des jeunes dans les processus de décision. Leur participation ne doit pas être symbolique. Elle doit leur permettre de contribuer à la définition des priorités, à l’allocation des ressources et au suivi des engagements.
Le troisième panel a examiné le rôle de l’enseignement et de la formation dans la construction de l’écocitoyenneté. L’école apparaît ici comme une passerelle entre compréhension, responsabilité et pratique. Une éducation au changement climatique adaptée ne peut pas reposer uniquement sur des contenus théoriques. Elle doit s’appuyer sur les réalités du milieu, les expériences communautaires, les exercices pratiques et la résolution de problèmes concrets. Elle doit également concerner l’ensemble du parcours éducatif, depuis les premiers apprentissages jusqu’à l’enseignement supérieur et à la formation professionnelle.
Ababacar Lo, du ministère de l’Éducation nationale, a souligné la nécessité d’associer le ministère dès la conception des programmes destinés aux enfants et au secteur éducatif. Cette implication permet d’orienter les interventions, d’en assurer le suivi et de préserver les acquis après la fin d’un projet ou l’épuisement de son budget. Cette remarque touche à une faiblesse récurrente de nombreuses initiatives. Lorsqu’un programme reste extérieur aux institutions publiques, ses outils et ses résultats risquent de disparaître avec son financement. Leur intégration dans les curricula, les mécanismes de formation des enseignants et les dispositifs de suivi constitue donc une condition de pérennité.
À l’approche de la COP31 sur le climat et des COP17 sur la biodiversité et la désertification, les enseignements de cette journée ont également une portée internationale. L’Afrique doit défendre des positions fondées sur les expériences de ses communautés, les aspirations de sa jeunesse et les solutions développées localement. La qualité de cette contribution dépendra de la capacité des acteurs à documenter les pratiques, à les consolider par la recherche et à les traduire en propositions politiques crédibles.
Cette première journée a finalement donné un contenu concret au triptyque qui structure la Climate & Energy Week 2026. Le savoir permet de comprendre et de choisir. Le pouvoir donne aux populations et aux institutions les moyens de décider. L’action rend la transformation visible dans les conditions de vie, les services, les pratiques et les écosystèmes. Si l’un de ces éléments manque, les réponses restent incomplètes. Une transition durable ne peut réussir sans le renforcement des capacités, des financements adaptés, l’implication des acteurs locaux et une véritable institutionnalisation des démarches au sein des territoires.