
Adapter depuis les territoires, financer à la hauteur des vulnérabilités

La troisième journée de la Semaine Climat et Énergie 2026 a été consacrée à l’adaptation, priorité stratégique pour les pays les moins avancés. Au Sénégal, l’avancée de la mer, les inondations, la salinisation, le déficit pluviométrique et les vagues de chaleur fragilisent déjà les écosystèmes, les infrastructures et les moyens d’existence. Dans son propos d’ouverture, Aïssatou Diouf d’ACF a rappelé un paradoxe préoccupant. Malgré l’accumulation de connaissances, de stratégies et d’expériences, la vulnérabilité continue de s’aggraver dans de nombreuses zones. Le défi n’est donc plus seulement d’identifier des solutions, mais de créer les conditions politiques, institutionnelles et financières permettant leur mise en œuvre.
Les échanges ont d’abord montré que l’adaptation menée localement ne doit pas être considérée comme une approche supplémentaire. Elle suppose une transformation de la manière de planifier l’action climatique. Les communautés ne peuvent plus être réduites au rôle de bénéficiaires et les collectivités à celui d’exécutantes. Elles doivent participer à l’identification des risques, à la définition des priorités, aux décisions budgétaires et au suivi des résultats. Cette évolution implique également une redistribution plus équilibrée du pouvoir entre les institutions nationales, les autorités locales, les organisations communautaires et les partenaires techniques.
Les expériences présentées ont donné un contenu concret à cette approche. À Malicounda, les initiatives « Malicounda ville propre et verte » et « École verte durable » s’appuient sur l’école pour développer l’éducation environnementale, améliorer la salubrité et l’accès à l’eau, tout en faisant évoluer les comportements. À Thiaroye, l’utilisation de données produites avec les populations permet de mieux documenter les inondations, l’avancée de la mer et la dégradation de la bande de filaos. À Thiès Nord, l’accompagnement porte sur l’action anticipatoire, les systèmes d’alerte précoce inclusifs et la préparation des quartiers exposés pendant l’hivernage. Ces initiatives démontrent que les connaissances locales peuvent améliorer la qualité des plans d’adaptation lorsqu’elles sont reconnues, structurées et reliées aux mécanismes de décision.
Cette capacité à anticiper devient déterminante. Comme l’a justement exprimé Julie Cissé, « l’eau n’est pas notre ennemie ; nous devons aussi apprendre à vivre avec elle ». Il ne s’agit pas de banaliser les inondations, mais de dépasser une réponse uniquement centrée sur l’urgence. L’aménagement urbain, les infrastructures, les systèmes d’alerte et les dispositifs de protection sociale doivent être conçus à partir des risques actuels et futurs. La territorialisation du Plan national de contingence multirisque élaboré en 2025, l’intégration de l’action anticipatoire et le renforcement du dispositif ORSEC constituent à cet égard des avancées importantes.
La planification reste cependant fragmentée. L’un des principaux enseignements de la journée est la nécessité d’articuler les Plans nationaux d’adaptation, les Plans climat-énergie territoriaux et les principes de l’adaptation menée localement. Sans cette cohérence, les initiatives communautaires risquent de rester isolées, tandis que les documents de planification peuvent demeurer sans traduction budgétaire. Planifier doit permettre de hiérarchiser les investissements, d’adapter les infrastructures aux fortes chaleurs et aux inondations, puis de mobiliser les ressources correspondant aux priorités établies.
Le deuxième panel a replacé les pertes et dommages dans cette réflexion. Dans certaines zones, l’intensification des aléas dépasse déjà les capacités d’adaptation. Reconnaître cette situation ne signifie pas renoncer à prévenir les risques. Cela oblige plutôt à élargir la réponse aux pertes économiques, comme la destruction des habitations, des infrastructures, des terres et des revenus, mais aussi aux pertes non économiques touchant les savoir-faire, le patrimoine culturel, la biodiversité, l’identité et la cohésion sociale. Le cas de Bargny, confronté à l’érosion côtière, ainsi que les conséquences intergénérationnelles des sécheresses des années 1970 montrent combien les phénomènes lents restent difficiles à documenter.
L’accès aux mécanismes internationaux dépend pourtant de cette capacité à produire des données fiables, territorialisées et ventilées selon les groupes affectés. Les besoins doivent être documentés, chiffrés et traduits en demandes d’assistance technique, notamment auprès du Réseau de Santiago. Les solutions prioritaires identifiées associent systèmes d’alerte précoce, action anticipatoire, relèvement résilient, protection sociale, restauration des écosystèmes, prise en compte de la mobilité climatique et financement direct des besoins locaux. Leur efficacité dépendra de l’attention accordée aux femmes, aux enfants et aux ménages vivant dans les zones les plus exposées.
Le dialogue sur la création d’un Fonds Climat National a prolongé ces constats. Le Sénégal ne part pas de zéro. Les mécanismes déjà en place ont permis des avancées et offrent de précieux enseignements sur les pratiques à consolider comme sur les limites à corriger. La priorité n’est donc pas d’ajouter une structure isolée à l’architecture existante. La valeur ajoutée d’un futur fonds résiderait dans sa capacité à coordonner les financements, à mutualiser les ressources, à préparer un portefeuille de projets territoriaux, à fournir la contrepartie nationale et à attirer des capitaux additionnels.
Son orientation territoriale sera essentielle. Les données rappelées pendant les échanges indiquent qu’une faible part des financements climatiques atteint directement l’échelle locale et qu’une proportion encore plus réduite soutient les initiatives conduites par les communautés. Dans le même temps, les collectivités les plus vulnérables disposent souvent des capacités techniques et fiduciaires les plus faibles. Une allocation fondée uniquement sur l’ordre d’arrivée ou sur la qualité formelle des dossiers renforcerait donc les inégalités. Une formule tenant compte du niveau de vulnérabilité, une fenêtre simplifiée pour les collectivités les moins outillées et une facilité permanente d’ingénierie technique et financière permettraient de corriger ce déséquilibre. Le regroupement de projets communaux et intercommunaux pourrait également faciliter leur maturation et atteindre une taille compatible avec les exigences des bailleurs.
La gouvernance déterminera finalement la crédibilité du mécanisme. Un ancrage juridique clair, des critères d’allocation publics, une représentation effective de l’État, des collectivités, de la société civile et des communautés, ainsi qu’un audit indépendant seront indispensables. La traçabilité des flux, la publication des résultats et la redevabilité citoyenne devront être prévues dès la conception. Le fonds devra également combiner des ressources budgétaires nationales, des cofinancements publics et privés et des financements extérieurs, sans imposer de charge supplémentaire aux populations vulnérables. Son intégration dans les priorités nationales et dans le processus de décentralisation permettra de sécuriser son action dans la durée.
Cette troisième journée nous laisse ainsi un enseignement majeur. Une adaptation efficace commence par les réalités vécues, se construit avec les populations, s’inscrit dans la planification et se consolide par un financement accessible. La question n’est peut-être plus de savoir si le Sénégal a besoin d’un Fonds Climat National, mais de déterminer les conditions qui lui permettront de rapprocher durablement les ressources des besoins et de devenir un véritable accélérateur de l’action climatique.